Littérature. « Mère Cuba » sonde l’histoire de l’île des Caraïbes à travers les fragments de trois destins féminins. Rencontre avec son auteure, l’inénarrable Wendy Guerra.
On la reconnaît entre mille. Assise sur les marches de Montmartre, Wendy Guerra est un joli spécimen aux cheveux noir ébène encadrant un visage juvénile. Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce petit gabarit vêtu de rouge et de noir, a sa
place depuis longtemps, aux côtés du mexicain Jorge Volpi ou du péruvien Iván Thays, au sein de ce que l’on appelle communément la Generación Bogotá 39. Une avant-garde littéraire composée de jeunes écrivains les plus prometteurs de l’Amérique latine. Plusieurs recueils de poésie et deux romans à son actif, dont le premier a été couronné en 2006 du prix Bruguera, Wendy Guerra voit depuis Cuba, où elle réside, son lectorat s’agrandir à travers le monde et son écriture s’affirmer. « Avec Mère Cuba*, je voulais naviguer entre différents styles littéraires. La littérature avance vite et je devais mettre en pratique ces nouveautés ; d’où la coexistence, dans mon second roman, des registres romantiques, postmodernes, des dialogues de théâtre ou des émissions de radio ». L’auteure omet l’habile insertion de paroles de musiques cubaines et la présence d’extraits d’articles du journaliste cubain José Pardo Llada, décédé en août 2009. Wendy Guerra bricole avec les genres, et c’est très bien.
« Machisme-léninisme ». A mi-chemin entre l’autobiographie et la fiction, Mère Cuba brode à merveille les registres littéraires pour en faire un délicieux patchwork de destins cubains, à travers le temps et l’espace. Nadia Guerra, la narratrice, abandonne, suite à la censure, l’émission de radio qu’elle anime à La Havane. Son objectif : retrouver sa mère, Albis Torres, qui a fui Cuba lorsque Nadia était enfant. Elle la retrouve à Moscou, malade et sans mémoire. Commence alors pour Nadia l’enquête auprès de tout et de tous afin de reconstituer le destin de cette mère inconnue. Comme des poupées russes, la carapace d’Albis Torres laisse place à un autre personnage, historique et bien connu : Celia Sánchez, l’unique femme à la tête d’un escadron de combat pendant la Révolution cubaine, et grande confidente de Fidel Castro.
Nadia, Albis et Celia ; trois rares voix de femmes dans cette société que l’auteure qualifie malicieusement de « machiste- léniniste ». Le premier ouvrage de l’auteure, Tout le monde s’en va, décrivait déjà la société cubaine à travers les yeux d’une petite fille devenant femme. Ce triptyque féminin plonge encore une fois le lecteur dans l’intimité de l’île. L’intimité du désespoir et de l’attente de jours meilleurs, l’intimité des sentiments et de la sexualité. L’intimité des départs et des retours, de La Havane à Miami, de Cuba à l’ex-Union soviétique.
Quête mémorielle. Trois héroïnes, trois générations, trois pays. Mais une seule toile de fond, politique et sociale, celle des Cubains de l’intérieur et de l’extérieur, dont on reconstruit le puzzle, des années de la Révolution cubaine à nos jours. Car si Wendy Guerra « préfère les aspects humains à l’aspect politique », elle sait bien qu’un roman cubain, peut-être plus qu’un autre, « a nécessairement pour toile de fond la politique ». Les petites et grandes histoires de chacun s’imbriquent dans l’Histoire, comme le 1er janvier 1959, date de la prise de La Havane par Fidel Castro et ses troupes, ou encore en octobre 1962, lorsque la crise des missiles faillit embraser le monde.
Nadia Guerra la narratrice plonge le lecteur dans le quotidien des Cubains le jour de l’annonce du retrait de Fidel à la tête de l’Etat. Wendy Guerra l’écrivaine le plonge dans une quête mémorielle collective, celle de ce peuple confronté quotidiennement à la mythification envahissante de la Révolution. « C’est au Chili, où les questions de mémoire sont omniprésentes avec le souvenir du coup d’Etat de 1973, que m’est venu l’idée de réaliser ce livre » confie l’auteure, qui s’est attelée à un véritable travail de recherche pour reconstituer le destin méconnu de la révolutionnaire Celia Sánchez.
Wendy Guerra met à nu la rupture générationnelle qui traverse la société cubaine : Martyrs du Panthéon de la Révolution, héros déchus de la réalité révolutionnaire dans les années 1980, jeunesse impuissante que la société castriste étouffe. Un dialogue difficile entre trois générations qu’un « personnage » rassemble : l’atmosphère si particulière des rues couleur sépia de La Havane. « L’écriture des Cubains est névrotique, nous avons toujours le besoin de parler de nous-mêmes, de nos problèmes », confie l’auteure, qui avoue apprécier le titre de l’ouvrage en français « Mère Cuba ». « Cela m’évoque la relation ombilicale que l’on a avec sa mère, mais également, pour les Cubains, avec leur île ». Elle promet « de moins parler de Cuba dans (son) prochain livre ». Elle était d’ailleurs à Marseille au mois de septembre, où elle espère tirer de l’atmosphère du Vieux Port l’inspiration nécessaire à son troisième ouvrage. Mais « Marseille ressemble terriblement à La Havane » confesse-t-elle. Difficile de couper le cordon.
Emilie BARRAZA
Photo: DR. Raphaël MORAN
*Wendy Guerra, “Mère Cuba”, Editions Stock, Collection La Cosmopolite, 2009. 292 p.
Et pour découvrir le blog de Wendy Guerra, cliquez ici.