chili, littérature
Trois exilés, deux flics, une mémoire retrouvée
ParEmilie Barraza le 15 janvier 2010
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Dans son dernier ouvrage « L’ombre de ce que nous avons été », Luis Sepúlveda rend un émouvant et heureux hommage aux exilés politiques chiliens.

Sepulveda

Peu nombreux sont les romans de fiction sur les exilés chiliens. Et puisque celui-ci est réussi, on ne boudera pas son plaisir. Car qu’on se le dise, Luis Sepúlveda est une valeur sûre : « le plus populaire des écrivains chiliens » – comme il aime le rappeler à la maison comme à l’étranger-  compte une bonne douzaine d’ouvrages à son actif, traduits en plus de 70 langues.

A la lecture de L’ombre de ce que nous avons été*, on se dit finalement qu’il n’y a que Sepúlveda pour mettre en scène un mort et trois exilés chiliens dans une fiction aux allures de polar et  à l’ironie bien ficelée. Et ça marche. A Santiago, trois anciens militants de gauche dans les années Allende se retrouvent trente ans plus tard dans une bicoque de banlieue populaire  pour préparer une ultime action révolutionnaire. En attendant l’arrivée de l’ « expert », qui n’arrivera jamais puisqu’il vient de rendre l’âme, la mémoire s’active et les souvenirs fusent. Querelles de chapelle entre maoïstes et léninistes, idéaux d’un temps révolu, fermes communautaires, toutes les années 1970 défilent et font sourire le lecteur.

Si, quelquefois, la conversation fait état de la calvitie avancée de l’un ou de l’embonpoint de l’autre, très souvent, elle refait naître les anecdotes de l’exil. De la Place Saint-Michel à Paris à l’Alexanderplatz de Berlin, en passant par l’enfer communiste en Roumanie, à chaque exilé son lot de souvenirs, tantôt émouvants, tantôt forçant l’admiration, mais toujours racontés sur le ton de l’humour.

Perdants de l’histoire. Sepúlveda signe là son ouvrage le plus personnel. Dans Le vieux qui lisait des romans d’amour, Sepúlveda tirait de son séjour d’étude chez les indiens Shuars en Amazonie la matière de son roman. Dans L’ombre de ce que nous avons été, c’est toute sa vie d’exilé qui est réquisitionnée pour l’occasion. Des bribes de vie, auxquelles il a ajouté celles de ses compagnons de galère et d’aventures. En somme, « un condensé de toutes les anecdotes entendues autour de (moi) ».

De ce vécu, Sepúlveda tire cette aptitude à décrire, tout en souvenirs et ressentis, la nature de la souffrance de l’exil, du déracinement de 1973 à la quête de sens et de place à l’heure du retour au bercail dans les années 1990. Un « devoir de mémoire » sous forme de roman qui évoque l’expérience, souvent tue par rapport au souvenir toujours très vivant des disparus politiques de la dictature du général Pinochet, mais vécue par plus d’un million de Chiliens, soit plus de 10% de la population chilienne de l’époque. « J’ai voulu rendre hommage à ceux qui ne font pas partie de l’histoire officielle, les invisibles, ceux que l’histoire a délibérément oublié, mais qui ont contribué grandement à la construire ». D’où également ces anecdotes merveilleusement brodées au récit : le souvenir de l’anarchosyndicaliste chilien Clotario Blest, fondateur de la Central Única de Trabajadores, les actions de résistance du Collectif Miguel Enríquez durant la dictature.

« Mains propres ». Sorte d’autobiographie collective, aux allures de thérapie, faisant écho aux désillusions de cette « génération de vaincus », comme la qualifie lui-même Sepúlveda, L’ombre de ce que nous avons été n’en demeure pas moins un appel résolu à l’optimisme. Les deux détectives chargés d’enquêter sur la mort suspecte de l’ « expert » incarnent en eux-mêmes la relève du Chili : un inspecteur sur la retraite, intègre et honnête, accompagne et transmet la mémoire oubliée du pays à sa jeune recrue, qui, elle, née en 1973, a les « mains propres » et l’esprit curieux.

Aux anciens  révolutionnaires, toujours debout, mais fatigués d’avoir tant subi l’exil, Sepúlveda oppose cette nouvelle garde chilienne. Une génération qui, comme analyse l’auteur à l’approche du second tour des élections présidentielles chiliennes, « ne va pas voter, non pas par désintérêt, mais parce qu’elle n’a pas le sentiment d’être représentée par les candidats ».

Incarner dans deux flics l’honnêteté et l’espoir d’un pays est osé, mais Sepúlveda aime décidément transgresser les lois de la littérature. Point de méchants dans cette parodie de Sherlock Holmes au suspens savamment entretenu. Les héros ne sont ni beaux ni glorieux, mais plutôt terriblement humains. Le tout prend vie sous d’incessantes pointes d’ironie et le drame n’est jamais très loin du rire, de résistance ou non. Après l’évocation d’une assassinat commis par l’Armée et jamais résolu, l’auteur fait disserter l’un de ses héros bedonnants sur le pourquoi de l’atrocité du café chilien. Quel meilleur résumé, finalement, que la dédicace en début de livre « A mes compagnons, qui sont tombés, qui se sont relevés, qui ont soigné leurs blessures, protégé le rire, sauvegardèrent la joie et continuèrent à marcher » ? Le lecteur, lui, décidera, en lisant la dernière page, s’il a découvert un livre à la mémoire des perdants ou plutôt une ode optimiste à l’avenir. Sans doute un peu des deux, puisque l’un se nourrit de l’autre.

Emilie BARRAZA

*Luis Sepúlveda, L’ombre de ce que nous avons été, Ed. Métailé, 2009, 53 p.

Luis Sepúlveda, La sombra de lo que fuimos, Ed. Espasa, 2009, 174 p.

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