cinéma
“La nana”, une tatie Danielle à la chilienne
ParAmericagora le 18 octobre 2009
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L’institution familiale décortiquée à travers le comportement d’une servante jalouse et manipulatrice.

Tout portait à imaginer l’un de ces films latinos bourrés de bons sentiments et de violons insistants décrivant le quotidien moribond d’une employée de maison face à ses oppresseurs, déchirée entre son milieu d’origine et le luxe exubérant de son lieu de travail.  Mère Teresa pour le dévouement, Humphrey Bogart pour la solitude. La Nana (la bonne) en français,  offre un spectacle éminemment plus intéressant.

La Nana

Mesquineries. Tourné en vidéo numérique, caméra à l’épaule sur le mode des documentaires, le jeune réalisateur chilien Sebastián Silva n’a pas voulu d’un film exemplaire. Il a plutôt choisi de rendre compte d’une situation tout à fait particulière, qui sert de prétexte subtil pour dénoncer des phénomènes typiquement latino-américains, tel le racisme contre les communautés indiennes. Raquel, employée de maison depuis vingt ans d’une famille d’intellectuels à Santiago du Chili ne suscite aucune empathie. Attachée à sa famille d’adoption, elle refuse catégoriquement et jusqu’à la folie l’intrusion dans sa routine de nouvelles bonnes censées l’aider mais qu’elle identifie comme des ennemis potentiels. On attendait Mère Teresa, voilà que surgit Tatie Danielle, le regard fou, pleine de hargne, de lâcheté, de mesquinerie. Les bonnes se suivent, effrayées les unes après les autres par Raquel qui use de stratagèmes odieux pour les faire tomber en disgrâce ou les faire craquer nerveusement.

Ce parti pris de la narration laisse place à l’indignation lorsque Raquel insulte la première fillette embauchée sous prétexte qu’elle est péruvienne, faisant preuve d’un racisme absurde et pourtant si commun au Chili, qui ne laisse pas de marbre la famille. Le rôle des riches est inversé par rapport aux clichés habituels : la qualité de leurs rapports avec la bonne, intégrée pour de bon dans la famille comme l’un de ses membres, les empêche de la réprimer pour son comportement qu’ils condamnent pourtant. La famille et la bonne sont interdépendants, affectivement et non financièrement. La mère, Pilar, fait preuve de toutes les lâchetés pour défendre Raquel, et celle-ci amadoue les enfants lorsqu’elle a besoin de leur soutien. La situation vire parfois au burlesque et la dérision prend le plus souvent le pas sur le tragique dans la Nana.

Rupture du lien social. La performance de l’actrice principale Catalina Saavedra, qui porte le film par sa seule présence physique, mérite d’ailleurs d’être saluée. Géniale dans les scènes de démence où ses yeux fous n’ont rien à envier à ceux d’un Nicholson dans « Shining », imposante, souvent kitch et toujours juste.

La rédemption de Raquel intervient par l’amitié qu’elle lie avec Luci, la dernière employée contractée par la famille. Cette morale un peu bidon, au lieu de transformer le film en telenovela, parvient à lui redonner un second souffle en soulignant l’artificialité du lien qu’elle a créé avec la famille qui l’emploie, et pour laquelle elle a renié sa mère et renoncé à l’idée de fonder un foyer. À quarante et un ans, Raquel n’accepte de renouer le contact avec les siens par téléphone qu’en s’échappant le temps d’un Noël passé dans la famille de Luci. La force du film réside sans doute dans sa capacité évocatrice : le sacrifice du personnage n’est jamais traité sur une corde larmoyante puisqu’il paraît toujours naturel.

Ainsi, séduite par l’oncle de Luci, Raquel lui avoue sa virginité et se montre finalement incapable de coucher avec lui, comme rejetant l’idée de sa propre individualité. Certains pourraient voir dans cet épisode un signe de l’homosexualité de Raquel qui entretient il est vrai un rapport particulier avec Luci. De même, la haine qu’elle développe à l’encontre de l’aînée de la famille, âgée d’une vingtaine d’années et qu’elle a pourtant élevée, pourrait se lire comme le refus de voir grandir une jeune fille heureuse alors qu’elle-même se sent vieillir.

Il n’y a pas à chercher dans La Nana une quelconque trace de drame psychologique, comme on aime trop souvent le faire. La singularité du film tient précisément à ce qu’il se contente de mettre en lumière de façon décalée la rupture du lien social que sous-entend l’adoption plus ou moins forcée d’une nouvelle famille. Mais cette nana n’est pas non plus une personne à part dans la famille qui l’emploie. Raquel est une institution familiale, au même titre que les deux parents, ce qui permet de mettre en valeur son rôle au sein de la maison et de ne pas la cloisonner dans des scènes d’écoute aux portes et autres clichés malvenus. Même agonisante, on comprend que Raquel ne peut pas mourir. Elle participe, plus encore que les murs eux-mêmes, de l’équilibre de la maison. C’est là le message essentiel du film.

Thomas GAYET

La critique de Télérama. http://www.telerama.fr/cinema/films/la-nana,388583,critique.php

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