Un peu d’évasion ne fait jamais de mal. En ouvrant L’amour au temps du choléra dans sa vieille édition cubaine achetée sur un marché, je ne m’attendais pas à ce que la poussière des pages parle espagnol ni à ce que pour quelques jours, Paris devienne caribéenne. La douce absurdité des personnages de García Márquez est évocatrice : les pires trivialités humaines y deviennent magiques, portées par une atmosphère aérienne où la chaleur et la nostalgie d’un certain art de vie écrasent le lecteur jaloux. On imagine García Márquez dans son jardin, à Carthagène ou à Mexico, remplissant des pages et des pages en se tortillant la moustache, le sourire aux lèvres, sur une terrasse en fer-blanc. Fermina Daza et Florentino Ariza vous emportent dans leur monde complètement fou, exotique et familier qu’on aimerait pouvoir appeler réalité. Les perroquets succèdent aux veuves nymphomanes, les évènements surnaturels ne choquent personne.
C’est par ce tour de force, en parvenant à ancrer son récit dans des repères historiques factuels (le télégraphe, l’arrivée du train) tout en y imposant sa réalité, que García Márquez a acquis sa singularité. L’écriture est d’une fluidité remarquable, extrêmement porteuse, presque sensible. L’histoire sert davantage l’atmosphère que l’inverse : elle offre un fil de lecture autour duquel se développent des dizaines d’intrigues secondaires, autant de personnages que l’on apprend à connaître en quelques lignes et qui permettent à García Márquez de développer d’autres thèmes, de faire intervenir de nouvelles curiosités auxquelles il est attaché.
Cette fascination que le lecteur développe a ses interdits, et pourtant. L’on en vient à envier la moiteur sale des quartiers centraux, leurs conditions de vie insalubres, simplement parce qu’ils participent d’un paysage rêvé. Il fait bon vivre chez García Márquez. Les rares scènes parisiennes, elles aussi, relèvent du rêve éveillé, la poussière y a simplement changé d’odeur. On aimerait, comme Fermina Daza et Florentino Ariza, que la traversée dure toute la vie.
Thomas Gayet