Cette chanteuse cubaine de renom vit et travaille en France depuis 7 ans. En toute légalité. Le 26 mai dernier, la préfecture lui annonce qu’elle n’a plus le droit de vivre en France et lui retire son visa.
La vie est chienne. Martha Galarraga en sait quelque chose, elle qui cumule, depuis peu, son statut d’intermittente du spectacle avec celui d’étrangère en situation irrégulière. Pour cette artiste cubaine qui chantait il y a quelques années au Carnegie Hall de New York, la pilule est difficile à avaler. Ne lui parlez pas de salsa, son style à elle, c’est le mélange improbable. Elle brasse le jazz, la bossa et le chant Yoruba des anciens esclaves cubains aussi bien qu’elle marie, dans sa tenue, les coquetteries bling-bling à la décontraction d’un foulard dans les cheveux. Aujourd’hui, de sa belle voix rauque, elle raconte la galère qu’elle vit depuis 2007. Deux années d’incertitude – et d’aller-retour innombrables entre la Préfecture et les salles de concerts, qui se sont soldées, le 26 mai dernier, par un rendez-vous à la Préfecture de Paris. Au bureau n°6, on lui retire sa carte de séjour « profession artistique et culturelle».
Tournées mondiales. En attendant la procédure d’expulsion, elle n’a plus le droit de quitter le territoire français. A presque 40 ans, Martha garde le sourire franc et chaleureux, mais depuis quelques mois, elle se sent « un peu fatiguée de se battre». La carrière de Martha Galarraga commence pourtant sous une belle étoile, sous la houlette de son père, Lázaro Galarraga, un artiste complet, grand percussionniste et chanteur hors-pair. A la fin des années 1980, elle devient la soliste de l’Ensemble Folklorique National de Cuba, avec lequel elle fait découvrir au monde la culture Yoruba, importée d’Afrique et perpétuée par les anciens esclaves des Caraïbes.
Dans les années 1990, elle intègre la formation du pianiste jazz cubain Omar Sosa. Yoruba bis repetitas. A ses côtés, elle chante, les Orishas, ces divinités de l’ouest de l’Afrique dont la croyance et les rites perdurent à Cuba. Le cocktail est explosif, la formation Sosa jouit d’un immense prestige et fait le tour du monde. En 1998, elle fait cap sur l’Allemagne, pour la quitter quatre ans plus tard, en 2002. « Je me demande pourquoi d’ailleurs, moi qui disposais là-bas d’un permis de séjour permanent ». Pour celle qui a passé la moitié de sa vie à chanter d’un bout à l’autre de la planète, la bougeotte reprend le dessus, et en 2002, Martha traverse le Rhin et pose ses valises à Paris.
Contrats bidons. Une fois par an, elle se présente à la Préfecture pour le renouvellement de sa carte de séjour mention « profession artistique et culturel ». Pas de problème durant quatre ans, le renouvellement est une formalité. « Mais en 2006, Omar Sosa se décide à poursuivre la route en solitaire. Il met donc fin aux contrats qui nous unissaient à lui ». Entre République et Oberkampf, où elle vit, les galères administratives commencent. En 2007, elle signe, avec une obscure association, trois contrats de travail qui lui assurent un minimum de deux cachets par mois, facturés 120 euros chacun. Soit une rémunération mensuelle de 240 euros. Le hic, c’est que les contrats comportent tous une clause d’exclusivité, qui interdit à la chanteuse de travailler sur d’autres projets.
Martha Galarraga s’est fait avoir, mais c’est la Direction départementale du Travail et de l’Emploi (DDTE) qui l’informe de la supercherie, par lettre, après avoir été alertée par la Préfecture. Et celle-ci bloque le renouvellement de sa carte de séjour. « Il m’était impossible de renouveler mon visa, puisque ce que j’avais signé ne correspondait en rien à un contrat de travail. Avec cette histoire, mon dossier était bloqué et j’avais la Préfecture aux trousses ». Elle rompt deux de ses pseudo-contrats et travaille sur d’autres projets.
Concert au black. Orchestres de musique classique, groupes de jazz, formations mêlant tout ce que la terre peut contenir de création musicale, Martha est partout, poursuivant sa passion de toujours : gommer les frontières musicales. On l’appelle même de Londres, pour donner des cours de chant ou pour participer à des ensembles musicaux. « J’ai malheureusement dû annuler tous mes déplacements à Londres depuis la fin mai, puisque je suis bloquée en France ». Qu’importe, Martha chante dans les bars, dans les salles de concerts de la France entière. Là où on l’appelle, de Nantes à Marseille. Et au noir, bien sûr. « Un bar ou une petite salle de concert ne déclare pas ses musiciens. La première fois que j’ai vu mon avocate, j’ai eu un énorme sentiment de culpabilité. Elle me demandait de refuser le travail au black. Mais en tant que chanteuse, c’est impossible !». Martha éprouve constamment le besoin de prouver sa bonne conduite. « Je parle très bien le français, je suis intégrée, et je suis organisée » lance-t-elle en déballant ses papiers administratifs, rassemblés méthodiquement année par année dans des pochettes plastifiées. « J’ai tout gardé, tout ordonné. Contrats de travail, décisions de la préfecture, et fiches d’imposition, car je paye mes impôts, en toute légalité».
Elle a le sentiment d’avoir passé ces derniers mois à attendre. La décision du tribunal administratif, la lettre d’avis d’expulsion, « qui ne devrait pas tarder », les fruits des procédures judiciaires intentées par son avocate. Une pétition pour sa régularisation circule sur internet. 1300 signatures au compteur, et un concert au Jamel Comedy Club en juillet, pour lui redonner l’envie de croire. Croit-elle à une issue positive ? Elle n’en sait rien, mais commence à penser qu’il serait peut-être temps d’aller chercher ailleurs, puisqu’on ne veut pas d’elle en France. Elle évoque sa mère et son fils, âgé de 22 ans, restés à La Havane. Mais le retour à Cuba est impossible : elle a désormais le statut d’« émigrante » pour les autorités cubaines et ne peut donc rester plus d’un mois à Cuba. « Une autre idée serait d’abandonner ma carrière de chanteuse pour faire des ménages ou des gardes d’enfant à Paris ». On n’ y croit pas une seconde. Elle pense aussi à Chango, son Orisha. « Dans la religion Lukumi, Chango est le dieu de la guerre et du feu. Il passe sa vie à livrer guerres et batailles, comme moi », lance-elle, dans un éclat de rire. Toujours malicieux, toujours le même.
Emilie Barraza
Rectificatif : début mai, la Préfecture de Paris a délivré à Martha Galarraga un titre de séjour “professions artistiques et culturelles” pour une durée de 10 mois.
A cette occasion, un concert est organisé au Studio de l’Ermitage, à Paris, le vendredi 28 mai.
8, rue de l’Ermitage – Paris XXe – M° Jourdain
01 44 62 02 86 – Tarif 10€