A l’occasion de la sortie de “La Vida Loca” de Christian Poveda, réalisateur décédé au Salvador, Americagora vous propose une critique de ce documentaire exceptionnel.
C’est un documentaire unique, par son sujet, sa méthode narrative et son cheminement jusqu’aux écrans, qui sort ce 30 septembre dans les salles de cinéma en France. Une œuvre dont l’auteur aura été, d’une certaine manière, la victime. Véritable immersion dans l’univers des « Maras », ces bandes de jeunes ultraviolentes qui sévissent du sud des États-Unis à l’Amérique centrale, « La Vida Loca » vient au public hexagonal un mois à peine après l’assassinat de Christian Poveda, le 2 septembre dernier dans la banlieue de San Salvador.
Photographe franco-espagnol habitué des zones de conflits et de terreurs, Christian Poveda avait décidé, en 2003, de retourner dans ce Salvador qu’il avait couvert du temps de la guerre civile, entre 1980 et 1992, et consacrer seize mois de tournage à ces tribus du crime sans équivalents dans d’autres régions du monde.
Attentif au sens moral sans jamais céder à la complaisance, l’œil du cinéaste n’emprunte pas non plus la distance classique de l’observateur censé délivrer une information. « La Vida Loca » n’est pas un reportage. Sans commentaire ni interview face caméra, le film laisse ses jeunes, très jeunes, acteurs alterner entre deux récits qu’ils se font à eux-mêmes de leur appartenance au gang et de l’apparente impossibilité d’en sortir. « La vie folle » relatée par Christian Poveda est cette intenable périphérie de la vie qui se lit dans le montage du film.
« Mareros » pour la société qui les craint et les pourchasse, ils laissent deviner l’individu qu’ils auraient pu être quand ils tentent de se réparer. Mais se réparer n’est pas s’échapper. Une fille cherche sa mère biologique ? Elle déclare au téléphone à sa sœur qu’elle est une « pandillera » (membre de gang) comme une étudiante se réjouirait d’avoir décroché un boulot d’été. Ils prient l’ami ou le frère tué la veille par la Salvatrucha, l’autre « Mara » rivale de la « 18 » dont il font partie ? Les paroles de « vie » et de « rédemption » répétées dans le sillage d’un prédicateur se noient dans les signaux et les serments de vengeance. Tant que l’on croit au ciel que reste-t-il à prier ici-bas? « Ils n’avaient pas de couilles, la Salvatrucha. Ils nous ont laissés la vie sauve alors qu’ils avaient des flingues et pas nous ! ». Le « Marero » ne se conçoit lui-même qu’en tuant ou en étant tué. Le geste, fatal et soudain, est gravé dans sa tête comme le tatouage dans sa chair. « Je tue donc je suis ». Et gare au malheureux qui déroge à la règle initiatique de la « Maras ». Il l’intégrera tout de même sous le tatouage du paria.
Les femmes, des mareros comme les autres. Suivant ce mouvement de balancier perpétuel entre l’ad intra du gang et ses « dehors » sans horizon – prison, répression, oraisons funèbres, retour à soi sans issue réelle -, le film de Christian Poveda est parfois scandé par quelques détonations soudaines sur un écran noir. Le garçon ou la fille du plan précédent. Une vie quittée si tôt… ou miraculeusement tard, quand on est « marero ». Mais Christian Poveda ne renonce pas à la vie. Elle est bien là, dans toute sa folie, « cette histoire racontée par un fou », lorsqu’une « pandillera » reproche à son petit ami « d’être mort, ce con ! », ou qu’une autre donne le sein à son bébé les menottes aux poignets.
La féminité à l’abri du crime n’est plus de saison dans « La Vida Loca ». Les femmes sont des « mareros » presque comme les autres, donnant la vie en même temps que la mort. A ce trouble s’ajoute celui d’un montage habile et terriblement pessimiste, qui situe dans le film un semblant de vie normale bien en amont d’une séance d’intégration au gang. « La Vida Loca » s’attarde longuement sur cette boulangerie de quartier confiée à l’entière responsabilité de la « Mara 18 » sous le parrainage d’une ONG. Plus tard, l’humeur n’est plus aux bonnes œuvres et la caméra semble plonger au sol avec le garçon de onze ans obligé de subir les 18 minutes de tabassage qui feront de lui un « dieciochero ».
Qui a tué Poveda et pourquoi ? Le destin de Christian Poveda, si lié à son œuvre, transparaît dans cette image-là. La « 18 » reste la « 18 » et elle tolère mal la mise à nu. Le gang a-t-il soupçonné absurdement Christian Poveda d’avoir « donné » certains de ses chefs à la police ? La « Mara » a-t-elle cherché à récupérer sa commission sur une copie piratée du film et rapidement mise en circulation pour un dollar ? A-t-elle exigé à Christian Poveda son dû contre la sécurité d’un collègue journaliste français qui souhait consacrer un reportage aux filles de la « 18 » ? Les hypothèses se multiplient, mais l’entourage professionnel du cinéaste en avance une autre, aussi terrible que plausible.
La « Mara » aurait tout simplement craint de perdre sa réputation pour prix de cette « humanité malgré tout » de ses membres, celle que Christian Poveda saisit et restitue dans son film. Avant d’être les gangsters aux méthodes les plus extrêmes, nous rappelle Christian Poveda, les « mareros » sont des jeunes abandonnés, désocialisés et précipités dans ce besoin d’exister vite et fort qui les dépasse. « Je tue donc je suis »… Si j’échappe aux balles de la police ou de l’armée, un autre « marero » trouvera sa raison d’être en me tuant. Christian Poveda a, paraît-il, imploré la vie sauve à ses assassins. Il n’a pas pu infléchir, ne serait-ce qu’un instant, le cours de cette « Vida Loca ». Or sans Christian Poveda, combien serions-nous à ignorer encore cette face de l’humanité, et cette interface de l’humain, qui nous engage en tant qu’hommes ?
La bande annonce du documentaire:
Benoît HERVIEU, bureau Amériques de Reporters sans frontières
Photo: Capture d’écran Youtube.