Les eaux du sud du Chili, riches en saumon, connaissent un drame écologique depuis le début de l’année 2009. Un virus décime les stocks de poissons qui représentent une ressource économique majeure pour le pays. La propagation du virus a été multipliée par la pêche à outrance…
Si l’industrie du saumon est entrée en crise fin 2008 au Chili, ce n’est pas du fait de la crise financière mondiale mais bien à cause de la pollution qu’elle a provoqué. C’est l’apparition de poux de mer puis du virus ISA, sorte de sida du saumon sans remède connu qui a entraîné des pertes considérables chez les éleveurs de saumon.
Production 8 fois plus élevée.Depuis 2004 les poux, résistants aux doses de pesticides toujours plus élevées, se sont multipliés et ont causé des lésions aux saumons, favorisant l’apparition du virus ISA en 2007. Ce virus, résistant aux antibiotiques, s’est alors multiplié rapidement dans les eaux du sud du Chili, à cause notamment de la surpopulation des élevages. En effet, alors qu’en Norvège sont produits 5 kilos de saumon par mètre cube d’eau, au Chili on en produit 40 pour la même densité d’eau (source La Nacion).
Le plan de sauvetage des entreprises du secteur, en majorité norvégiennes, espagnoles ou japonaises, prévoit donc la mise en place de « quartiers sanitaires » pour empêcher la propagation du virus entre les élevages. Ces zones exclusivement dédiées à l’élevage du saumon s’étendraient bien au-delà des concessions octroyées aux entreprises par l’Etat chilien. Concessions pour lesquelles actuellement les éleveurs paient seulement 7 pesos par mètres carrés (Et non par mètres cubes !), comme l’explique l’enquête d’un journaliste de l’hebdomadaire mexicain Proceso.
Surtout, les entreprises, qui ont déjà contracté près de 2,5 milliards de dettes, pourront hypothéquer ces zones maritimes auprès des banques, pour avoir accès aux 450 millions de dollars négociés par l’Etat chilien. Ce projet de privatisation de la mer, est présenté par les députés de la Concertación -alliance de centre gauche au pouvoir depuis la fin de la dictature-, comme le seul recours possible afin d’éviter la propagation des maladies ainsi que le licenciement massif des 50 000 employés de cette industrie dont déjà 17 000 ont perdu leur travail depuis fin 2008.
Antibiotiques: 250 fois plus qu’en norvège. Mais la pollution est déjà d’une telle ampleur que la seule solution pour sauver ces élevages serait de les transférer plus au sud, dans la région d’Aysén. Ce qui entraînerait presque automatiquement la pollution de ses eaux. Aucune mesure en effet n’est envisagée pour contraindre les entreprises à adopter des modes d’exploitation moins polluants. Selon Cosme Caracciolo, porte-parole du syndicat des pêcheurs artisanaux du Chili (Conapach). « L’industrie du saumon au Chili, n’est pas une activité économique mais bien plus une industrie de destruction massive; ses dégâts peuvent seulement être comparés à ceux d’une guerre. ».
Par exemple la dose d’antibiotique utilisée, 250 fois plus importante qu’en Norvège, contamine la faune et la flore environnante, selon l’Association des pêcheurs artisanaux d’Aysen (AGO). De même, les déchets organiques des saumons, en surpopulation, et les bactéries qui alors s’y développent, entraînent l’asphyxie des espèces locales. D’ailleurs en mai 2009 pour la première fois, une étude menée par le Service National de la Pêche, jusqu’ici peu regardant, démontre que la marée rouge, qui ravage les côtes chiliennes depuis quelques années est causée par le transfert des saumons dans les eaux de Chiloé.
Enfin, on ne peut pas omettre les dégâts sociaux causés par cette industrie. Nombreux sont les pêcheurs artisanaux qui, attirés par des salaires conséquents et réguliers, ont abandonné leur activité pour se consacrer aux élevages de saumon. Aujourd’hui ils se retrouvent au chômage face à une mer vide et morte. D’ailleurs, ces « quartiers sanitaires », dans lesquels aucune autre activité ne sera permise, correspondent à la zone octroyée à la pêche artisanale par l’article 47 de la loi de pêche de 1991.Comme si la pêche artisanale était déjà condamnée.
Enfin, c’est sans parler des centaines de morts de plongeurs et des très nombreux avortements d’ouvrières dus à de mauvaises conditions de travail. Selon la Direction du Travail, dans l’industrie du saumon trois travailleurs sur dix ont souffert d’accidents ou de maladie du travail.
Vers la privatisation de la mer. L’élevage du saumon, initié sous le gouvernement de Pinochet, a longtemps fait figure d’une industrie florissante, témoin du développement économique du Chili que l’on qualifia alors de « jaguar de l’Amérique du Sud ». Alors qu’en 1996 ses exportations, essentiellement vers le Japon et les Etats-Unis, représentaient 159 millions de dollars, elles atteignent en 2007 les 2,24 milliards de dollars selon des statistiques de la Banque centrale du Chili. Mais cette croissance exponentielle s’explique en grande partie par la non application des règles sanitaires et sociales en vigueur dans les autres pays producteurs de saumon.
L’industrie florissante laisse maintenant derrière elle une mer vide et une région condamnée au chômage. Le plan de sauvetage gouvernemental, loin de sauver une industrie irrécupérable, risque de dépouiller encore plus les Chiliens de leur patrimoine. « C’est terrible et historique, la majorité des députés ont approuvé que la mer ait un propriétaire, les entreprises d’élevage de saumon sont maintenant propriétaires des eaux intérieures du sud du Chili et cela grâce à un projet de notre Présidente. » conclut Cosme Caracciolo.
Agathe Marin