Le continent aux 15000 furets radiophoniques
ParAmericagora le 16 septembre 2009
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L’ONG Reporters Sans Frontières nous livre son analyse sur un phénomène médiatique: les radios communautaires en Amérique latine. Vrais médias populaires ou outils de propagande ?

Elles se glissent sur les ondes, passent par une fréquence, repassent par une autre, disparaissent le temps d’une confiscation d’équipement puis renaissent grâce aux talents en bricolage de leurs auditeurs. Impossible de donner une estimation du nombre de médias communautaires sur le continent latino-américain, berceau de ses radios (parfois quelques chaînes locales) alternatives devenues au tournant des années 90 un véritable casse-tête pour le législateur et les services de télécommunication de ces pays.

Radio. Flickr JP CorreaLa genèse de ces médias se situe à la fin des années 40, quand des mineurs boliviens décide de donner de la voix, bientôt suivis par des paysans colombiens. A l’heure où la communication et ses enjeux ont pris une autre envergure, les radios communautaires sont devenus non seulement un outil de diffusion, mais bien plus une marque identitaire pour des communautés de base, des collectifs militants, parfois des groupes religieux et très souvent des minorités indigènes.

Elles disposent d’un relais crucial avec l’Association mondiale des radiodiffuseurs communautaires (AMARC), dont la branche latino-américaine, fondée en 1990, compte pas moins de dix-huit représentations nationales et 400 réseaux d’organisations affiliées, encore bien en deçà de la myriade de petites antennes.

Elles seraient 4 000 au Pérou, moitié moins en Bolivie où leur nombre va croissant avec l’appui du gouvernement d’Evo Morales et une nouvelle Constitution qui reconnaît leur existence. Elles seraient plus de 8 000 au Brésil où différents observatoires de la liberté de la presse note qu’ils s’en créent chaque mois environ 2 000, soit autant que de fermées de force pendant une période équivalente pour défaut de fréquence légale.

De l’Amérique centrale au Cône Sud, de la Caraïbe aux Andes, en passant par le Mexique et le Brésil, les radios communautaires constituent désormais un enjeu politique sur un continent où le problème de la répartition des fréquences se laisse aujourd’hui comparer à celui, éternel et toujours sensible, de la réforme agraire.

Quasi monopole. Juridiquement, la convention interaméricaine des droits de l’homme, dans son article 13, fait obligation à un espace, médiatique compris, de promotion des cultures minoritaires. Or, minoritaires sont les États à respecter ce principe. A l’image des inégalités sociales qui la caractérise, l’Amérique latine se distingue toujours par une concentration de grands médias traditionnellement liés au centre de pouvoir et à l’oligarchie économique. Groupes Copesa et El Mercurio au Chili, Clarín en situation de quasi-monopole en Argentine, Globo au Brésil, Ardila Lulle et Santodomingo en Colombie n’ont guère intérêt à une refonte du paysage audiovisuel.

Francisco Martorell, vice-président du Collège des journalistes du Chili, évaluait même à 70 % les médias radiophoniques du pays sous actionnariat principal du groupe de presse espagnol Prisa, propriétaire du quotidien El País. L’exemple du Chili où les deux grandes entités médiatiques nationales – Copesa et El Mercurio – bénéficient à elle seules de 5 millions de dollars annuels en publicité officielle, donne aussi une idée de l’obstacle économique, valable dans les pays voisins et au-delà, auquel se heurte les « communautaires ».

Impossible donc, d’attribuer plus de fréquences qu’il n’y a de radios. Impossible, néanmoins, d’ignorer l’exigence de pluralisme et de libre circulation des idées et des opinions. Hélas, la réponse des gouvernements au problème varie du tout au tout selon les pays.

Au Mexique, où plus aucune concession de fréquence n’a été octroyée depuis le début de la présidence de Felipe Calderón, en décembre 2006, la criminalisation des radios communautaires reste de mise. L’offensive contre le narcotrafic, lancée dans la foulée de l’investiture présidentielle, offre aussi l’opportunité des représailles contre certaines communautés et leur média. Le 29 janvier 2009, une centaine de militaires a assailli une communauté indigène « purépecha », dans l’État du Michoacán, afin de confisquer les équipements de Radio Uékakua (« la préférée » en langue locale).

La petite station a pourtant sollicité une autorisation à émettre depuis 2002. « Ils nous ont menacés, c’était un véritable siège. Ils ont même réquisitionné un jeune pour surveiller les équipements. En cas d’inattention, ils le punissaient pour l’exemple », nous confiait, aidée d’un interprète, Rosa Cruz Rosas, la présentatrice et gérante d’Uékakua, lors d’une récente mission au Mexique. Une convocation de l’intéressée par la police, au mois de juin, pour une soi-disant restitution de matériel était en fait un piège destiné à l’inculper de violation de la loi fédérale sur les biens.

Première victime du coup d’Etat au Honduras. Cette même accusation, assortie d’une menace d’emprisonnement, cible depuis la même époque Héctor Camero, de la radio Tierra y Libertad, basée à Monterrey. « C’est parce que nous dénonçons les abus des autorités dans la lutte contre le narcotrafic qu’on nous traite de complices des cartels ou de guérilleros, et que nous sommes punis », expliquait Genoveva Heredia López, de la station indigène Radio Uandárhi, habilitée, elle, à diffuser ses programmes.

En Colombie, la punition contre des radios communautaires du département d’Arauca, dans le cadre d’une opération militaire en 2008, a aussi pris la forme de brouillages d’émission. Au Brésil, la concession de fréquence va au plus offrant au sein des États, où les familles d’hommes politiques puissants – José Sarney dans l’Amapá ou Fernando Collor dans l’Alagoas – se taillent des groupes de presse sur mesure. Enfin, au Honduras, le coup d’État du 28 juin 2009 a d’emblée fait une victime dans les rangs médiatiques communautaires : Radio Progreso, fondée par les jésuites. Envahie par une vingtaine de militaires, et plusieurs fois suspendues, la station éducative s’est courageusement exposée en relatant les conséquences du putsch en province. Le gouvernement de facto cherche encore à la faire taire.

En Bolivie, en Équateur et en Argentine, où une nouvelle loi de radiodiffusion pourrait bientôt bouleverser l’édifice Clarín, la promotion de radios communautaires répond justement à l’objectif politique de déconcentration des médias, contre une presse traditionnelle virulente envers de jeunes gouvernements issus de la gauche. La contrepartie de respect de l’indépendance de ces médias, globalement tenue dans ces trois pays, n’existe guère au Venezuela où le gouvernement confond volontiers le « communautaire » et le militantisme bolivarien.

Communautaire ou propagandistes ? Dans un contexte de « guerre médiatique » où les fréquences sont devenues pour Hugo Chávez autant de points stratégiques à prendre, la redistribution à des entités communautaires a servi de prétexte à la révocation de 34 licences de diffusion radiophoniques en août 2009. Vingt-neuf autres devraient suivre. « La dérive tient à l’utilisation du label communautaire par des médias de propagande », se plaint un délégué vénézuélien de l’AMARC.

La réponse la plus équilibrée à ce nouvel enjeu médiatique vient pour l’heure d’Uruguay. Promulguée à la fin de l’année 2007, élaborée avec le concours de la société civile, une nouvelle législation réserve désormais un tiers de l’espace audiovisuel aux radios communautaires, estimées à environ 200 dans le pays.  Bénéficiant d’une certification – but non-lucratif, territoire circonscrit et absence de prosélytisme politique et religieux – les petites stations obtiennent leur licence « par concours ouverts, publics et transparents ». La loi a également instauré un Conseil honoraire consultatif, constitué de représentants de l’État, du monde associatif et du milieu universitaire, chargé d’intervenir dans l’attribution et la reconduction des autorisations à émettre.

Le dispositif uruguayen a partiellement inspiré la nouvelle loi argentine de radiodiffusion, actuellement discutée au Congrès fédéral. Il se retrouve pour une part dans un projet de loi déposé au Parlement chilien… depuis octobre 2007. La reconnaissance des médias communautaires sur leur premier continent d’implantation risque d’être longue. Douloureuse aussi, si leur légalisation rime avec leur sélection selon les fréquences disponibles. Les radios communautaires illégales ou clandestines, furets de l’audiovisuel latino-américain, n’auront pas disparu d’ici là. Voire même après.

Benoît HERVIEU, bureau Amériques de Reporters sans frontières

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