On lui prédisait une victoire de plus d’une vingtaine de points. Il n’en obtiendra que 6. Dans le cadre de la consultation nationale du 7 mai dernier, une série de question hétéroclites étaient soumises aux électeurs équatoriens ; électeurs qui n’ont accordé qu’un petit « oui » au président Correa.
Près de 11,2 millions d’Equatoriens étaient appelés aux urnes (en Equateur l’exercice du vote est obligatoire) samedi 7 mai dernier, pour se prononcer sur 10 questions, aux thématiques pour le moins variées. Avec un « oui » oscillant, suivant les questions, entre 44,9 et 50,4%, Rafael Correa n’a pas été désavoué. Il n’a pas non plus été adulé. Le « non » récolte lui entre 39 et 42,7% des suffrages. Côté contenu, deux ambitions majeures, noyées aux milieux d’enjeux plus anecdotiques : réglementer le paysage médiatique et réformer la justice.
L’encadrement de l’exercice et du financement des médias
La question n° 9, tout d’abord, vise la mise en place par l’Assemblée nationale d’un conseil règlementant les contenus des médias et instaurant la notion de responsabilité des journalistes face à leurs productions éditoriales. Sur ce point, les résultats ont été des plus mitigés. Avec seulement 44,9% de réponses positives pour 42,1% de voix contre, il semblerait que l’opinion publique équatorienne est pris la mesure de l’ambiguïté d’une telle ambition. En ce sens, l’Union nationale des journalistes dénonce une atteinte à la liberté d’expression.
La configuration du paysage médiatique équatorien peut expliquer l’initiative de Rafael Correa. En effet, les médias privées du pays andins sont essentiellement la propriété de grandes familles pour le moins aisées… et opposées à la politique sociale progressiste de l’allié d’Hugo Chavez. Ces riches propriétaires terriens font les frais de la politique d’expropriation forcée mise en place par Correa pour redynamiser les productions agricoles dans la perspective d’une autosuffisance alimentaire. Le renforcement du droit du travail et le durcissement des termes des contrats liant le pays aux grands pétroliers ne sont pas non plus étrangers à cette fronde.
Conséquence, les médias privés, essentiellement de droite, ne lésinent plus sur les coups bas pour déstabiliser le pouvoir en place. Rumeurs peu étayées d’une présidence corrompue, impartialité du traitement de l’information, comme autant d’affronts à un président qui a depuis longtemps pris la presse en grippe. Il la qualifie d’ailleurs volontiers de « corrompue », de « médiocre » et n’hésite pas à la désigner, lors d’un entretien avec un journaliste de l’AFP, comme son « plus grand adversaire ».
Rien d’étonnant alors si l’on considère la question 3 visant à limiter l’actionnariat des médias au secteur médiatique. Question ayant d’ailleurs récoltée un large suffrage : 47,1%. Même problématique et même résultat pour le secteur bancaire. La réduction des opérations autorisées aux entreprises de services financiers a été approuvée. Les banques, deuxième ennemi désigné du président Correa, devraient elles-aussi se trouver affaiblies.
Une réforme de la justice controversée
Autre sujet, autre polémique. Deux questions portaient sur la justice. Mesure controversée, la présidence soumettait au plébiscite (question n°4) sa volonté de réformer l’appareil judiciaire équatorien en s’attaquant directement à la nomination des juges. Juges qualifiés, pour une partie d’entre eux, de « corrompus » et d’ « inefficaces » par l’exécutif. Cette mesure vise à mettre en place un collège tripartite assigné à la nomination des magistrats, remplaçant ainsi le Conseil de la magistrature pendant 18 mois. Ce collège sera composé d’un membre désigné par Correa lui-même, d’un deuxième nommé par l’Assemblée nationale (dominée par le parti présidentiel, Alianza Pais) et d’un troisième choisi par un organisme publique dépendant du pouvoir en place, la « Fonction de transparence et de contrôle social ». Correa s’adjuge ainsi un pouvoir de contrôle sur le judiciaire, en vue officiellement d’assainir la profession. La question a reçu 46% de suffrages favorables contre 42% de votes négatifs.
Le second point portait sur la restriction des libérations des détenus après un an de détention préventive. Dans un pays marqué par un sentiment d’insécurité, les électeurs ont largement approuvé cette mesure avec plus de 50% de voix pour contre 39% d’opinions défavorables.
Quid des autres mesures ? Les interdictions des jeux d’argent ainsi que des combats d’animaux ont-elles aussi été approuvées par le corps électoral. L’obligation d’affiliation des salariés à la sécurité sociale a été entérinée alors que l’enrichissement « injustifié » a été pénalisé.
Plébiscite ou véritable consultation ?
A questions pour le moins variées, réponses des plus homogènes. Cette dernière constatation confère à ce référendum un goût pour le moins amer. « Il est très rare que des électeurs aient répondu autre chose que dix oui ou dix non », confiait, en off, un fonctionnaire équatorien chargé du décompte électoral. Les résultats, relativement homogènes pour des questions si différentes, en témoignent. « L’image de « président-star », leader charismatique d’une prétendue révolution socialiste, pousse à ce comportement dans les isoloirs. Les gens ne votent pas pour des réformes précises mais bien pour ou contre l’exercice du pouvoir d’un individu. Les campagnes électorales ont d’ailleurs été pensées dans cette logique : partisans du oui contre partisans du non ».
Cette analyse d’un proche de l’opposition a le mérite de remettre les choses à leur place. Bien sur, l’état de fait dénoncé n’a rien de singulier. Mais on retrouve ici, ces maux qui mettent à mal l’idéal républicain. Cette expérience appelle encore une fois à ce constat : la démocratie participative supporte mal l’individualisation des pouvoirs.
Florian Kunckler