A Buenos Aires, le jugement de l’incendie d’une boîte de nuit a fait polémique. A la “República de Cromañon” 193 personnes ont péri en 2004. Ce soir là, le groupe de rock Callejeros, donnait dans ce club un concert très attendu.
Près de 4000 personnes s’étaient pressées dans la boîte pouvant accueillir à peine plus de 1000 spectateurs. Lorsque des fusées et des pétards mirent feu au toit qui s’effondra presque aussitôt en dégageant des gaz toxiques, le public ne put pas fuir, les sorties de secours avaient été cadenassées pour éviter les fraudes.
Face à une mobilisation sans précédent des familles des victimes, Anibal Ibarra, le maire de Buenos Aires, dut démissionner presque immédiatement. Puis les manifestations réclamant la « justice » rythmèrent la vie politique argentine durant ces cinq dernières années au cri de « Cromañon Nunca Más » (Plus jamais de Cromañon).
Colère contre les musiciens. C’est donc dans un climat encore tendu que le tribunal a rendu son jugement. Les familles des victimes ont célébré d’abord les condamnations de Omar Chabán le propriétaire de la boîte de nuit à 20 ans de réclusion, du manager du groupe, Diego Argañaraz, à 18 ans et du sous-commissaire reconnu coupable de corruption à 17 ans de prison.
Par contre, elles ont dénoncé les peines jugées trop faibles prononcées contre les fonctionnaires n’ayant pas effectué les contrôles nécessaires (2 ans). Et quand le tribunal a prononcé l’acquittement des musiciens, c’est la colère qui a éclaté dans les rangs des parties civiles obligées alors d’évacuer la salle d’audience par les forces de l’ordre. A quelques mètres de là, place Lavalle, les fans du groupe, eux, célébraient la sentence.
Polémique autour du rock chabón Depuis l’incendie qualifié souvent de massacre, la société argentine est divisée sur la responsabilité de Callejeros. Sur les murs de la ville, s’affrontent les graffitis en soutien au groupe « Basta de culpar a Callejeros » (Arrêtons d’accuser Callejeros) et les réponses des familles des victimes : « Cromañon nunca más ». Mais l’accusation contre les musiciens (qui ont perdu eux-mêmes de nombreux parents lors de l’incendie et qui avaient demandé à se porter partie civile au début du jugement) porte implicitement contre le rock chabón que le groupe représente.
Le rock chabón, ou rock barrial (rock de quartier) est une mouvance du rock argentin apparu dans les années 90 dans la périphérie de Buenos Aires. Ce type de rock, qui se revendique des Rolling Stones, s’inspire fortement de la culture du foot et du quartier, souvent violente.
Ainsi le quotidien conservateur la Nación titre le lendemain du jugement : « Des spécialistes analysent ce phénomène culturel qui se développe depuis les années 1990 dans divers clubs du Grand Buenos Aires et dont l’épilogue fut la tragédie qui causa 193 morts. »
De même, peu après le drame, Fito Paez, grande figure du rock national argentin, a ainsi disqualifié le rock chabón « qui a causé 193 morts parce qu’il ne se préoccupe pas de ce qu’il fait (…) pour ces gens, si tu te mets à étudier la musique tu es pédé ou jazzman donc t’es pas « del palo » ( un dur)(…) Ce truc tribal argentin c’est terrible et ça tue parce que ça laisse dans l’ignorance. »
Le rock chabón : une manière de vivre. Le sociologue argentin Pablo Semán lui, définit ce rock comme une philosophie de vie représentée par l’ « aguante ». L’ aguante décrit, par exemple, la fidélité et la ferveur des fans de foot qui viennent à corps et à cri soutenir leur club même lorsque celui-ci va perdre. Dans le rock barrial, l’aguante se manifeste surtout comme une résistance face à la police mais il se pratique aussi pendant le concert. L’actuation du public est alors aussi importante que celle du groupe, d’où les banderoles, l’alcool, les pétards et la violence des pogos. Lors du drame de Cromañon, l’aguante, c’était aussi tous ces adolescents qui une fois sortis de la boîte de nuit enfumée y sont retournés inlassablement pour chercher ceux restés piégés à l’intérieur.
Mais si l’aguante est une forme de fidélité c’est aussi le moyen de défendre une identité. Selon Pablo Semán, « ce rock est nationaliste mais sa patrie c’est le quartier. »
Les textes de Callejeros, dont les musiciens viennent de villa Celina, une banlieue pauvre de Buenos Aires, racontent ainsi les journées passées dans le quartier, la drogue, la violence, la prison, le foot et le rock qui devient alors la seule manière de résister.
D’ailleurs 60% des spectateurs le soir de l’incendie, venaient du Grand Buenos Aires. Et c’était aussi la première fois que Callejeros jouait dans le centre de la capitale. Et la dernière. Les quelques concerts qu’ils ont donné depuis n’ont jamais pu avoir lieu dans le centre de Buenos Aires. Cromañon symbolise donc aussi l’échec de ce rock alternatif à se faire reconnaître au-delà de sa zone d’origine. Surtout que cette fois-ci les jeunes n’étaient pas victimes de la police et du « gatillo facil » (littéralement détente facile, termes pour désigner les meurtres arbitraires de jeunes par la police argentine), mais de leur propre fête.
Cromañon : symbole de la société argentine. Pour la sociologue Maristella Svampa, Cromañon est ainsi emblématique de la société argentine, de sa corruption, de la précarité de sa jeunesse qui trouve refuge dans le rock et des profondes frontières sociales qui la divisent.
Le clivage entre ceux qui soutiennent et ceux qui accusent Callejeros exprimerait en fait, selon Pablo Semán, la fracture entre la capitale et sa périphérie, entre les classes moyennes qui écoutent du rock national, policé, et les jeunes des classes populaires qui se reconnaissent dans le rock chabón jugé violent et irresponsable.
Si donc les musiciens sortent blanchis de ce jugement controversé, il y a peu de chance que le groupe Callejeros et le rock chabón en général puissent se relever de ce drame et se défaire de cette image d’assassin d’adolescents que les médias leur ont taillé.
Agathe Marin