Reporters sans frontières fait le point sur la situation des médias à la veille d’élections générales dans plusieurs pays sud-américains.
Americagora – Reporters sans frontières
Le train des scrutins majeurs reprend en Amérique latine au tournant du trimestre. Les élections présidentielles qui s’annoncent diront pour une bonne part ce qu’il advient de la vague des gauches portées au pouvoir lors des précédentes élections. Cette inconnue n’est pas la seule. A y regarder pays par pays, l’enjeu dépasse souvent et de loin le seul choix entre continuité et rupture à l’occasion d’un vote.
En Uruguay le 29 novembre et au Chili le 13 décembre, les figures émergentes retiennent davantage l’attention que les programmes et la partie n’est pas tout à fait gagnée. A l’est du Rio de la Plata, l’ancien tupamaro “Pepe” Mujica doit tenir son pari d’ancien guérillero identifié à Lula face aux appétits de revanche des blancos du Parti national. Il en va un peu de même au Chili où le jeune Enrique Marco Enríquez Ominami, fils du leader du MIR assassiné sous Pinochet, se réclame, lui de Barack Obama contre une droite sur le retour.
Le Brésil votera en octobre 2010 sur l’inventaire de l’héritage Lula alors que la Colombie, quelques mois plutôt, pourrait donner quitus à un troisième mandat, par principe controversé, d’Alvaro Uribe. Les élections se joueront aussi sur le dilemme d’un continent passé du règne interminable des dictateurs à la limitation drastique des mandats présidentiels qui ne laisse guère le temps d’agir. C’est, entre autres, pour résoudre la question que des projets constitutionnels ont vu le jour. Réussis – dans la douleur – ou contrariés, ils pèsent lourd dans la balance électorale… et sur l’humeur médiatique.
Appel au meutre. En Bolivie, l’élection du 6 décembre s’annonce déjà chargée à tout point de vue. Premier indigène élu à la tête de l’État, l’aymara Evo Morales remet en jeu son propre symbole en même temps que la Constitution qu’il a fait adopter, au prix d’un débat explosif, le 25 janvier dernier par référendum. Sauvé de justesse par le Brésil et l’Union des nations sud-américaines après une année de menaces séparatistes et de batailles rangées militantes, l’homme de l’Altiplano va aussi pouvoir mesurer l’évolution de son image dans les médias. Promoteur de radios communautaires, d’un service public audiovisuel renforcé et même d’un quotidien d’État (Cambio), le locataire du Palacio Quemado traîne un lourd contentieux avec une presse à 80 % privée et souvent de mèche avec l’opposition. Officielle ou radicale.
Les charges éditoriales ont hélas dépassé plus d’une fois le seuil de la critique, certaines versant dans l’incitation à la haine raciale et l’appel au meurtre. En 2008 Santa Cruz, au plus fort des référendums autonomistes et des menaces de guerre civile, Radio Oriental et son propriétaire, Luis Arturo Mendivil, paraphrasaient Goebbels en incitant les milices locales à “en finir avec les faces de lama”[sic] et à plastiquer des médias publics comme Canal 7 ou Red Patria Nueva. Le geste fut souvent joint à la parole… Et la liberté de la presse a nettement souffert d’une situation où l’appartenance à un média se confond, pour des manifestants nerveux, à l’affiliation à un camp politique.
Après une année d’accalmie, la tension remonte, y compris par presse interposée. Le même réseau radiophonique Red Patria Nueva a subi une agression collective, le 9 novembre, suivie d’une suspension de plus de deux heures, toujours à Santa Cruz. A Cochabamba, une équipe de la chaine privée Unitepc a essuyé les foudres de militants rivaux.
Censure. Souhaitons bien du courage aux envoyés spéciaux des rédactions boliviennes comme à leurs collègues du Honduras. Car là, c’est la légitimité même d’un scrutin organisé par les putschistes du 28 juin qui promet une chaude ambiance de campagne. “Non au scrutin golpista”, “Candidats goriletti”, peut-on lire sur les murs déjà bien fournis de Tegucigalpa ou San Pedro Sula. L’accord de sortie de crise du 29 octobre a fait long feu en une semaine. La restitution de Mel Zelaya, le président déchu, ressemble de plus en plus à une chimère mais le scrutin, voulu coûte que coûte par un gouvernement putschiste pressé de se refaire un visage démocratique, a reçu l’aval malheureux des Etats-Unis.
A cet égard, la campagne médiatique a payé. “Les médias dominants ont mis toute leur force dans la promotion de l’élection du 29 novembre”, nous confiait il y a peu le jésuite Ismaël Moreno, “Padre Melo”, directeur de la station régionale Radio Progreso, opposante au coup d’État et plusieurs fois militarisée et suspendue depuis. “Ils ont nié la réalité du coup d’État, avant de la noyer dans l’échéance de la future élection qui légalise en fait le Golpe.”
La logique du putsch se lit ou s’entend, depuis le 28 juin, sur la majorité des colonnes, des ondes et des écrans. Et pour cause. Les auteurs du coup d’État sont aussi principaux patrons de presse. Ainsi l’ancien président Carlos Flores Facussé, propriétaire du quotidien La Tribuna. Ainsi son successeur et prédécesseur de Mel Zelaya, Ricardo Maduro Joest, propriétaire du puissant groupe INVOSA qui détient notamment la très écoutée Radio Cadena Voces (RCV). Ainsi le magnat Jorge Canahuati Larach, proche du Parti national et propriétaire des quotidiens El Heraldo et La Prensa. Pour ces médias et parfois contre leurs propres journalistes obligés de se taire, il n’y a pas eu de coup d’État mais une “succession constitutionnelle” ou plus simplement un “28 juin”.
Rares sont les médias nationaux, comme Radio Globo, la chaîne Canal 36 ou le quotidien Diario Tiempo, à avoir rappelé l’évidence du putsch et milité contre. Ces médias vont souffrir. Ils sont d’ailleurs sous le coup d’une demande de censure déposée par le commandement de la police auprès des autorités judiciaires. Quant aux journalistes couvrant les marches de la Resistencia pour des médias qui les ignorent, ils risquent de subir le feu croisé des forces de l’ordre et d’opposants radicalisés.
Résumons. Une élection contestée dans sa forme. Un vote sous contrôle d’une armée à la matraque facile. Un président mal élu et boudé par la communauté internationale. Des journalistes en danger. Les vieux démons latino-américains ont survécu aux années de guerre froide.
Benoît Hervieu, Bureau Amériques de Reporters sans frontières.
Photos: DR RSF.