Conditions des femmes au Chili: peut mieux faire
ParEmilie Barraza le 3 mai 2009
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Trois ans après l’élection d’une femme à la tête du Chili, les avancées en faveur l’égalité entre les hommes et les femmes sont indéniables. Mais trop timides pour ce pays qui n’a légalisé le divorce qu’en 2004. Tamara Vidaurrázaga, présidente de l’association chilienne Feministas Tramando dresse un bilan de la situation des femmes au Chili.

En matière de lutte contre les inégalités hommes-femmes, quel bilan tirez-vous des 3 années de pouvoir de Michelle Bachelet ?

Il y a des avancées significatives depuis 2004. Le divorce a été légalisé en 2004, mais il favorise le mari au détriment de la femme. Une retraite pour les femmes au foyer a été instaurée, et l’égalité entre les enfants naturels et légitimes votée. Par ailleurs, le versement des pensions alimentaires est désormais surveillé de près. Avant, bon nombre d’hommes ne versaient pas la pension alimentaire à leurs ex-femmes, et ne faisaient jamais l’objet de poursuites judiciaires.

Maintenant, des peines de prison sont requises pour cela. Il y a certes des avancées institutionnelles mais il y a très peu de changements culturels en réalité. Le cas de l’éducation est révélateur. Les livres scolaires et les professionnels de l’éducation sont toujours très sexistes. Il y a quelques mois, nous avons participé au groupe de travail chargé d’élaborer les nouveaux livres scolaires, et en finir avec les illustrations d’une mère repassant les vêtements et d’un père rentrant du travail pour mettre ses pieds sous la table. De façon générale, le Chili est une société encore très machiste.Dessins et inscriptions féministes sur un mur de Buenos Aires

La situation des femmes chiliennes dans le monde du travail est l’une des plus mauvaises d’Amérique Latine. Quelles sont les mesures gouvernementales dans ce domaine ?

La question du travail féminin et de l’égalité hommes-femmes dans le monde du travail n’est pas une priorité du gouvernement. Il y a quelques avancées dans le secteur public, mais dans le secteur privé, où travaille la majorité des femmes, la situation est catastrophique. Il y a très peu de contrats formels, et les acquis sociaux sont minimes. Une femme qui prend un arrêt maladie ou un congé maternité peut se retrouver au chômage du jour au lendemain.
En 2000, seules 34% des femmes actives travaillaient, contre 75% de la population active masculine. Malheureusement, ce chiffre ne prend pas en compte les emplois informels ou non déclarés, comme l’artisanat, ou la couture à domicile, parfois pour le compte d’entreprises sous-traitantes pour de grandes marques, comme Falabella [ndlr: une chaîne de grands magasins]. Au Chili, les femmes ne travaillent pas par principe – celui de l’autonomie, ou par envie, mais par nécessité, parce que le mari est handicapé ou qu’il n’y a plus assez d’argent à la maison. C’est une question de mentalité, qu’il faut changer.

Il y a tout juste un an, le Tribunal Constitutionnel défiait le gouvernement et l’opinion publique en interdisant la distribution gratuite de la pilule du lendemain dans les lieux de santé publics. Pourquoi ?
Ces juges qui ont pris cette décision [ndlr: la distribution gratuite de la pilule du lendemain a été jugée anticonstitutionnelle], des hommes souvent âgés de 70 ans, n’ont ni l’intérêt ni les connaissances pour légiférer dans ce domaine. Par ailleurs, les organisations de droite ou catholiques, comme l’Opus Dei sont très influentes au sein du Tribunal Constitutionnel, comme dans l’ensemble de la société chilienne. Imaginez, même la Présidente Bachelet, qui n’est pas catholique, est obligée de participer à des rencontres catholiques avant de prendre des décisions politiques !

Ces milieux très conservateurs, qui détiennent par ailleurs 80% des médias chiliens, comme El Mercurio ou Copesa, ont mené bataille pour refuser aux femmes ce droit fondamental qui est la liberté de son corps. Et pourtant, une majorité de chiliens était favorable à cette distribution gratuite de la pilule du lendemain, même parmi ceux qui s’opposent à l’avortement, puisque cette pilule du lendemain était un bon consensus pour éviter le débat sur la légalisation de l’avortement.
Sa distribution pose maintenant un vrai problème d’inégalités sociales, car seules les municipalités de la Concertación [ndlr: coalition de centre-gauche au pouvoir] et quelques mairies aux mains de la Démocratie Chrétienne la distribuent. Évidemment, celles de droite, comme Santiago ou Valparaiso [ndlr: passées en octobre 2008 aux mains de la coalition de droite Allianza por Chile], ne la distribue pas. Dans ces dernières, la pilule se vend en pharmacie, mais elle coûte 6000 Pesos (12 $), alors que le salaire minimum s’élève à 130 000 pesos.

Ce revers a été un coup dur pour le féminisme chilien. Où en est-on à l’heure actuelle ?

A l’heure actuelle, le mouvement féministe au Chili est divisé entre les institutionnelles, du Sernam (Servicio Nacional de la Mujer), dont les membres sont issues du mouvement féministe de l’époque de la résistance à la dictature, et les associations et organisations dites « autonomes ». La majorité des femmes chiliennes pensent qu’il est important d’avoir les deux : le Sernam pour les avancées législatives et politiques, et les « autonomes » pour un travail de terrain plus en prise avec la réalité. Il y a beaucoup d’associations régionales ou locales, comme dans la région de Aisén (sud du pays), ou à Arica, dans le Nord, où le féminisme est évoqué conjointement avec les thématiques ethniques. Notre grande surprise a été de voir des jeunes femmes, souvent pauvres, sans études, se mobiliser.

Malheureusement aujourd’hui, le SERNAM ne représente plus le féminisme chilien actuel : beaucoup de ses membres sont liées à l’Eglise Catholique, et se prononcent contre l’avortement, par exemple. Leur travail est trop hygiénique, sans lien avec la réalité des femmes chiliennes. Et, fait important, avec la gouvernance d’une femme, Michelle Bachelet, les féministes institutionnelles sont étrangement moins revendicatives. Elles se taisent pour ne pas créer de problèmes à Michelle Bachelet.

Propos recueillis par Emilie Barraza et Pauline Charles Brunner

Pour en savoir plus:

http://www.feministastramando.cl/

http://www.sernam.cl/portal/

http://www.direcciondeltrabajo.cl/documentacion/1612/propertyvalue-22060.html

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