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Cadences distinctes vers la mémoire de chaque côté des Andes
ParAmericagora le 14 janvier 2010
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Americagora – Reporters sans frontières.

En cette année des bicentenaires, deux pas importants ont marqué l’éternel rendez-vous du Cône sud de l’Amérique latine avec son histoire. Une histoire plus récente et plus douloureuse que l’âge d’or des indépendances.

En Argentine tout d’abord, persévérant dans son dessein d’ouvrir et de démocratiser l’information, la présidente Cristina Kirchner a ordonné, le 6 janvier, la déclassification des archives de la dictature militaire (1976-1983), toujours aux mains de l’armée. Contresigné par Nilda Garré et Julio Alak, respectivement ministres de la Défense et de la Justice, le décret présidentiel conclut que “les agissements des forces armées au cours de l’époque du terrorisme d’État démontrent que la classification comme non-publique de l’information et/ou documentation n’était pas destinée à protéger les propres intérêts légitimes d’un État démocratique mais, au contraire, a servi à occulter les manœuvres illégales d’un gouvernement de facto”.

memoria argentina  © Xeneize

Hommage national. Parmi les documents bientôt extraits des tiroirs des états-majors et du ministère de la Défense figurent notamment les archives du sinistre Bataillon 601, chargé des missions d’espionnages pour le compte de la marine, de l’armée de terre et des forces aériennes au pires heures de la répression. La mémoire collective et l’accès à l’information publique vont donc y gagner mais historiens et journalistes auront aussi leur lot de frustrations. Juste avant de remettre le cordon présidentiel à un Raúl Alfonsín élu en 1983, le général Reynaldo Bignone, avait dispersé entre des dépositaires privés les traces de certaines opérations clandestines. La sinistre Ecole supérieure mécanique de la marine (ESMA), où passa près du tiers des 30 000 disparus de la dictature, n’a pas encore révélé tous ses secrets. Alors que son tristement célèbre et ancien locataire, le capitaine Alfredo Astiz, repasse devant ses juges, la reconversion intégrale des lieux en Espace pour la Mémoire s’est achevée en 2008.

De l’autre côté des Andes, le Chili, nettement plus lent à rendre justice sur cette période, a lui aussi son musée de la mémoire depuis le 11 janvier, inauguré par Michelle Bachelet en toute fin de mandat, un mois après l’hommage national rendu au poète et chanteur Víctor Jara, assassiné en 1973 dans le stade de Santiago. Le second tour de l’élection présidentielle du 17 janvier devrait néanmoins amener au pouvoir le milliardaire de droite Sebastián Piñera, soutenu par les testamentaires politiques du général Pinochet. Curieux Chili où un pas en direction de la mémoire est suivi de très près par deux en arrière.

Au cours de cette semaine cruciale tombe, ce 14 janvier, un procès révélateur de l’ambivalence chilienne vis-à-vis du passé. Côté plaignant : Edwin Dmiter Bianchi, lieutenant de 23 ans à l’époque du coup d’État, impliqué dans une première tentative de putsch contre Salvador Allende (le tanquetazo qui coûta la vie au journaliste argentin Leonardo Henrichsen), le 29 juin 1973, et présent dans l’enceinte du stade national au moment du coup d’État du 11 septembre. Journaliste indépendante, Pascale Bonnefoy a relaté cette lourde tranche d’histoire dans un article en date du 25 mai 2006 et publié par plusieurs médias (lire l’article en espagnol ici) Jaloux de son image, sinon de sa réputation, l’ex-lieutenant a déposé plainte contre l’auteur pour “calomnie” et “injure”.

Mémoire amputée. Certes, n’importe quel citoyen et quel que soit son passé peut emprunter cette voie légale. Pascale Bonnefoy Miralles risque, quant à elle, une peine de trois à dix ans de prison. A cette première étrangeté au regard du principe de justice s’en ajoute une seconde, dans le traitement préliminaire du dossier. “Au moment de l’audience préparatoire, j’ai présenté une liste de dix témoins, neuf anciens prisonniers du stade et l’avocat du dossier Víctor Jara. Les avocats de Dmiter ont soutenu que ce nombre était excessif pour démontrer ‘un seul fait’.”, a expliqué la journaliste à Reporters sans frontières. “Le juge leur a donné gain de cause et j’ai dû me limiter à quatre témoins, en sélectionnant moi-même parmi les dix.”

Surprenant, en effet, quand on songe que tout témoignage est bienvenu pour concourir à “l’offre de preuve de la vérité du fait diffamatoire”, figure juridique imposée dans ce type d’affaire. En résumé, Pascale Bonnefoy doit restreindre ses moyens de défense pour plaider sa bonne foi et rétablir une vérité d’intérêt public.

Non, le Chili n’est décidément pas l’Argentine, où les chefs de la junte furent jugés deux ans seulement après la fin de la dictature malgré les lois d’amnistie ultérieures, annulées depuis. Le pays a rendu – tardivement – hommage à ses victimes, mais ne veut toujours rien dire de ses bourreaux. En Argentine, les victimes “disparaissaient”. Au Chili, les fantômes se sont rangés et un consensus malheureux a fait le reste. Une condamnation de Pascale Bonnefoy, à la veille de cette présidentielle-là, pourrait rendre définitivement intenable une mémoire amputée, qui viole le droit des Chiliens à connaître leur histoire.

Benoît Hervieu, Bureau Amériques de Reporters sans frontières.

(Avec Emiliano Gullo à Buenos Aires et Alejandro Jiménez Susarte à Santiago du Chili)

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