Plus personne ne parle du Honduras. Pourtant, les violations des droits de l’homme continuent. Le point avec RSF.
Americagora – Reporters sans frontières
On la croyait terminée cette “affaire” hondurienne. Liquidé, ce coup d’État du 28 juin 2009 que d’aucuns tentaient de présenter comme une “succession présidentielle” (lire aussi la chronique Americagora-RSF du 18 novembre 2009). Les élections du 29 novembre étaient là pour donner le change démocratique après cinq longs mois de répression, de traque à la Resistencia, et de suspensions répétées de médias d’opposition. L’investiture à la présidence de Porfirio Lobo Sosa, propulsé politiquement à la faveur du coup d’État, a fait le reste le 27 janvier dernier. Le reste ? Disons plutôt la suite de ces cinq mois de calvaire. Quinze jours après le scrutin controversé, le 13 décembre 2009, le jeune défenseur des droits de l’homme et militant de la cause gay Walter Tróchez est enlevé et assassiné à Tegucigalpa. Le même venait de subir neuf jours plus tôt un autre kidnapping assorti de menaces ciblées en sa qualité d’opposant.
Pendant ce temps, les forces de l’ordre reprennent les assauts et les saisies d’équipements contre Radio Globo, Canal 36, Radio Uno ou encore la rédaction du journal en ligne El Libertador, c’est-à-dire autant de médias dans le collimateur depuis le golpe de estado (coup d’Etat en espagnol) qu’ils avaient condamnés. Elles aussi dans la ligne de mire, les radios communautaires – en mal de statut au sein d’une législation hondurienne qui les ignore – n’ont pas fini de souffrir. Surtout quand elles combattent, en plus du coup d’État, de juteux projets immobiliers sur les terres ancestrales. Sur la côte atlantique, la station Faluma Bimetu (Radio Coco Dulce) des Garifunas, honduriens d’ascendance africaine, est détruite par un incendie criminel le 6 janvier. L’aide d’organisations internationales lui a heureusement permis de reprendre ses programmes depuis lors.
L’investiture allait-elle donner l’illusion d’un “retour à la normale” ? La réponse est hélas venue en ce mois de mars où trois journalistes auront été assassinés en moins de quinze jours dans des embuscades routières, l’un à Tegucigalpa et les deux autres sur la côte caraïbe. Dans la capitale, l’attentat qui a coûté la vie à Joseph Ochoa, de la chaîne privée Canal 51, visait apparemment sa consœur Karol Cabrera, réputée, entre autres, pour son soutien radical au coup d’État. Neuf jours plus tard, David Meza Montesinos tombe sous les balles à La Ceiba, dans une région fortement exposée au narcotrafic, dont il endurait disait-il les menaces. Enfin, le 14 mars, Nahúm Palacios, de la petite chaîne locale Televisora del Aguán-Canal 5, ajoute son nom à l’hécatombe.
L’émoi suscité par cette dernière affaire, manifesté par un rassemblement pour une fois unanime de toute la profession, dissimule les plaies toujours vives du coup d’État. A de rares sites près, aucun média n’est venu rappeler que la victime militait dans la Resistencia, que de récentes menaces lui avait été adressées parce qu’il “prenait la défense des pauvres”, et qu’il souffrait de brutalités récurrentes infligées par des militaires. Pas une ligne sur ce point ne figure non plus dans le quotidien Diario Tiempo, le seul des quatre à gros tirage du pays à n’avoir pas soutenu le golpe du 28 juin. Par manque de place ou par peur ? Si le coup d’État est officiellement plié au plan institutionnel, il se poursuit sur le terrain médiatique. Et au-delà.
L’impunité règne. Elle vient même de bénéficier d’une forte prime avec la nomination, le 8 mars, du général Romeo Vásquez Velásquez à la tête de l’entreprise nationale de télécommunications Hondutel. Une amnistie par la promotion, pour un haut gradé opportunément retiré des casernes après le 29 novembre, et sous l’ordre duquel l’armée avait été jusqu’à bloquer les liaisons satellites de médias étrangers tout en délogeant de force Manuel Zelaya le 28 juin.
Le coup d’État n’a donc pas cessé. Et ses conséquences placent désormais le Honduras, en ce début d’année 2010, au peu enviable second rang de pays le plus meurtrier du continent, après le Mexique et devant la Colombie.
Au Mexique, les quatre journalistes – peut-être cinq – assassinés depuis le 1er janvier pèsent apparemment peu parmi les dix-neuf mille tués de l’offensive contre le narcotrafic, lancée en décembre 2006 par le président Felipe Calderón. Les agissements de la police et l’armée, fortement suspectes d’infiltration par le crime organisée, et en particulier contre une presse trop curieuse, se distinguent parfois peu des représailles des narcotrafiquants. Livré à une guerre qui ne dit pas son nom, dont l’issue est également suspendue à la volonté politique des Etats-Unis en matière de contrôle des armes, le pays affronte aujourd’hui une même question fondamentale que le Honduras de l’après golpe. Que reste-t-il d’État de droit ? Que valent la Constitution et les libertés fondamentales, là où l’impunité est devenue la règle avec l’aval des autorités elles-mêmes ?
Les mobiles avancés par les autorités mexicaines pour deux affaires récentes d’assassinat de journalistes prêteraient à rire si la situation était autre. La mort du directeur de quotidien local Jorge Ochoa Martínez, abattu dans l’État de Guerrero en janvier dernier, aurait pour origine un “échange verbal lors d’un conflit routier dans un embouteillage”. Quant au journaliste de radio Jorge Rabago Valdez, mort le 2 mars à Reynosa dans l’État de Tamaulipas – un autre Ciudad Juárez -, il aurait été victime “d’évanouissement” et de “coma diabétique”. Un diagnostic que ne partage guère une presse locale réduite à l’autocensure sous la terreur. Et qu’en dit la communauté internationale ?
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Benoît Hervieu, bureau Amériques de Reporters sans frontières.
Photo: Môssieur J, Flickr.